Passe vaccinal, mesures sanitaires : rideau sur les sorties scolaires au théâtre !

Hélène Rochette - Publié le 03/02/22

Annulations en cascade, déprogrammations, reports… Depuis cet automne, les compagnies jeune public s’inquiètent. Empêchées par des mesures sanitaires très contraignantes, les sorties scolaires, indispensables au bien-être et à la culture des enfants, sont réduites à la portion congrue.

Cela n’a rien d’une banale exaspération. De Paris au sud de la France, des banlieues franciliennes aux zones rurales de Picardie, partout, une inquiétude profonde gagne les comédiens dévoués au spectacle jeune public. Ces acteurs enthousiastes, précieuses chevilles ouvrières de la démocratisation des arts vivants, ont aujourd’hui le plus grand mal à porter leurs projets à destination des scolaires.

 

Malmené par la succession ubuesque de protocoles sanitaires, le lien ténu entre l’école et la création dramatique se distend. Lassés de devoir imposer à leurs classes des mesures irréalistes, certains directeurs d’établissement ont tout bonnement renoncé à la sortie au théâtre. De fait, la possibilité d’aller voir jouer sur scène les grands textes du répertoire ou des pièces contemporaines avec les élèves s’apparente de plus en plus à un parcours du combattant.

 

“Au Grand Théâtre de Calais, à l’automne, nous avons joué devant trente gamins au lieu des quatre cents attendus !”

Insatiable dévoreuse d’alexandrins, Manon Montel met en scène et interprète depuis une douzaine d’années, avec sa troupe, des pièces ou des textes adaptés de Shakespeare, Corneille, Hugo, Molière, Madame de La Fayette… Cofondatrice de la compagnie Chouchenko, l’artiste a noué au fil des ans de fructueux échanges avec des profs de collège et lycée, conquis par son approche alerte des grands dramaturges. Également en charge d’un atelier théâtre dans un lycée de Vincennes (Val-de-Marne), Manon Montel a vu la liste de ses spectacles se restreindre comme une peau de chagrin à l’automne : « Nous venions de créer Horace de Corneille, au Grand Théâtre de Calais. La première a eu lieu le jour de l’instauration du passe sanitaire dans les salles, et nous devions donner le lendemain une représentation scolaire. Le directeur du lieu a rappelé tous les proviseurs, un par un, pour leur indiquer qu’il n’était pas nécessaire de demander aux enfants s’ils étaient vaccinés, dans la mesure où les élèves n’étaient pas mélangés avec d’autres publics. Peine perdue : la majorité des directeurs d’établissement ont annulé, et nous avons joué devant trente gamins au lieu des quatre cents attendus ! À Monaco, en décembre, nous avions trois dates pour notre tournée de Roméo et Juliette mais une seule programmation scolaire… La directrice du Théâtre des Muses, qui souhaitait nous faire revenir fin janvier pour d’autres dates dédiées aux scolaires, s’est ravisée ! »

« Roméo et Juliette », de William Shakespeare, mise en scène de Manon Montel, au Lucernaire à Paris en 2019. Photo Pascal Victor/ArtComPress via opale.photo
« Roméo et Juliette », de William Shakespeare, mise en scène de Manon Montel, au Lucernaire à Paris en 2019. Photo Pascal Victor/ArtComPress via opale.photo

Aussi lucide que fataliste, l’interprète du rôle-titre de Roméo et Juliette sait que les annulations de dernière minute risquent d’être le lot de plusieurs compagnies jusqu’au printemps. Déjà victime d’un important manque à gagner, Manon Montel,

 

qui prévoit une baisse de revenus substantielle pour ses comédiens, se refuse à dresser un bilan trop sombre : « Il y a toujours des professeurs motivés pour accompagner les élèves, mais de plus en plus d’obstacles à surmonter. En 2020 et 2021, quand tout était fermé, les aides de l’État ont intégralement compensé nos pertes de cachets. Aujourd’hui, on peut jouer, mais au risque de se retrouver devant des salles vides ! » Contrainte d’accepter une reprise en dents de scie, la directrice artistique de la compagnie Chouchenko ne peut que déplorer l’abandon des activités théâtrales en milieu scolaire : « Le côté magique du spectacle vivant opère toujours, quel que soit l’âge. »

 

“Nous rencontrons désormais beaucoup de CM1 et de CM2 qui n’ont jamais vu un seul spectacle de leur vie !” Yann Palheire, comédien

Mû par la même volonté de transmettre au plus grand nombre les vers et la belle prose du répertoire, Yann Palheire œuvre sur le territoire de la baie de Somme, dans les Hauts-de-France, avec la troupe Solilès. À la tête d’une salle de 49 places qui a pris pension dans l’ancienne école de garçons de Saint-Valery-sur-Somme, ce comédien dynamique défend un théâtre pour tous, qu’il veut accessible aux habitants les plus isolés des zones rurales. Ayant déjà porté sur les planches Victor Hugo, Molière, Labiche, Jules Renard ou Boris Vian, Yann Palheire a interprété en duo avec son comparse Willy Michardière une adaptation enjouée des Fables de La Fontaine, dont les représentations furent interrompues par la pandémie. Affolé à l’idée que les écoliers puissent avoir été coupés du spectacle vivant pendant deux ans, le tandem de comédiens a mis sur pied en 2021 une tournée pédagogique, qui lui a permis de proposer dans une vingtaine de classes de la Somme des extraits de leur version des Fables et un échange avec les écoliers sur les métiers du théâtre.

Soutenu par les collectivités locales, ce projet des « Acteurs buissonniers » a rencontré un vif succès. Il a aussi suscité chez Yann Palheire quelques motifs de contrariété : « Nous qui encourageons sans cesse l’initiation des enfants à l’art dramatique avons constaté, en mars dernier, que leur capacité d’émerveillement avait été très abîmée. On a beaucoup parlé de protocoles et de règles sanitaires mais assez peu de l’émerveillement des enfants ! » Pour remédier à la raréfaction des sorties scolaires, la troupe Solilès a repris dès cet automne ses représentations itinérantes des Fables et conçu un spectacle musical et familial, autour des écrits de Francis Blanche, programmé dès fin février. Yann Pailheire, dont l’équipe a développé une billetterie « responsable » avec plusieurs tarifs d’entrée à choisir selon ses moyens, souhaite préserver l’accès des plus jeunes aux loisirs de la scène et des arts vivants : « Nous sommes confrontés à des excès de prudence de la part d’élus qui hésitent à reprendre les programmations scolaires. Nous rencontrons désormais beaucoup de CM1 et de CM2 qui n’ont jamais vu un seul spectacle de leur vie ! Dans les écoles de France, il y a urgence : il est grand temps de s’occuper des enfants et de leur rapport à l’art et à la culture ! »

 

Loin des écoles de campagne, Sonia Arbaretaz Hanihina enseigne le français et l’histoire des arts au lycée Jeanne-d’Arc de Colombes, dans les Hauts-de-Seine. Cette professeure expérimentée, qui a voulu intégrer à ses cours un grand nombre d’activités extrascolaires – visites de musées, théâtre, ateliers… – et qui fut longtemps en poste à Paris, craint de devoir limiter ses escapades, à cause du nouveau passe vaccinal : « Mes élèves ont toujours fait montre d’une réelle envie d’aller vers ce qui leur est étranger. Même s’ils sont privilégiés, puisque issus en majorité de classes moyennes voire supérieures, les lycéens de Colombes ne vont pas tous au théâtre en famille. J’ai peur que la pandémie ne les éloigne encore plus de ces pratiques et que le passe vaccinal, très contraignant, décourage toutes les initiatives. »

 

Alors que de plus en plus de portes se ferment, que de moins en moins de rideaux se lèvent devant les créations jeune public, certains veulent croire à un possible renouveau. Ils imaginent et invoquent une sorte de mouvement d’éducation populaire, qui viendrait germer dans les ruines et les décombres de la crise sanitaire. Yann Palheire est convaincu que le théâtre peut jouer un rôle fondamental auprès des plus jeunes, surtout chez ceux qui résident dans les régions rurales : « Il faudrait que les artistes, le ministère de l’Éducation nationale, les enseignants, les parents prennent conscience de l’urgence qu’il y a à ré-enchanter l’imaginaire des enfants ! Si j’étais directeur d’une école de théâtre, dans le contexte actuel, la priorité serait de former des acteurs et des auteurs pour la jeunesse. »

Flou administratif, agacement des artistes

Coordinatrice de l’association Scènes d’enfance, qui regroupe tous les professionnels du spectacle jeune public – compagnies, directeurs de salle et établissements scolaires –, Estelle Derquenne relève qu’une annonce du ministère de l’Éducation nationale, publiée début janvier dans une « foire aux questions », a semé la panique. Sans interdire formellement les sorties scolaires, cette directive suggère de repousser au maximum toute échappée hors des murs de la classe ! Le conseil d’administration de Scènes d’enfance vient d’ailleurs de formuler ses craintes dans un récent communiqué, déplorant le report sine die des sorties scolaires dans des lieux culturels.

 

Un tel flou administratif a eu pour conséquence immédiate de renforcer la prudence des directeurs d’établissement. Cet attentisme timoré a le don d’agacer les artistes les plus fervents, comme la comédienne Manon Montel, qui déclare : « Nous allons fabriquer une génération élevée dans le silence, dans le non-sourire, qui aura les yeux rivés sur sa tablette numérique. Vaccin ou pas, ce n’est pas le débat : les jeunes de moins de 18 ans n’ont pas à subir tous ces règlements qui concernent les adultes. L’école de la République se doit de donner les mêmes chances à tout le monde ! Sinon, nous aurons perdu tous ceux qui n’osent pas franchir le seuil du théâtre municipal, ce beau théâtre à l’italienne qu’ils regardent comme un bâtiment impressionnant… C’est pour ces jeunes publics que les sorties scolaires étaient le plus utiles. »